Transat Québec/Saint-Malo

«Nous nous sommes échoués dans le golfe du Saint-Laurent !»

Moins de vingt-quatre heures après le départ de la transat Québec/Saint-Malo, Tanguy de Lamotte et son équipage mènent la flotte des Class 40 - mais la descente du fleuve Saint-Laurent leur réserve une mauvaise surprise... Récit retranscrit de Tanguy de Lamotte.

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  • Publié le : 26/09/2008 - 17:36

Hauts-fonds et marée descendante : gare à l'échouement Les Russes n'étant pas avares en curiosités sur leur plan Humphreys, ils ont un gennaker quadrangulaire, comme le Classe J Ranger en 1937. Objectif : mieux contrôler la chute et la bordure. Inconvénient : l'ensemble n'est pas facile à régler. Photo © Hervé Hillard

L'embouchure du Saint-Laurent L'île aux Lièvres se situe à une cinquantaine de milles au Nord-Est de Québec, sur le fleuve Saint-Laurent. Photo © Google Earth Le 20 juillet dernier, le départ de la Transat Québec/Saint-Malo est donné juste devant le Yacht-Club de Québec. Le vent est faible, mais Pom Green, Samuel Manuard, Fabrice Morin et moi sommes prêts pour attaquer le Saint-Laurent au près. Pour descendre les 400 milles du fleuve sans encombre, gare aux courants ! Il faut jouer les moindres veines et se méfier de la marée. Avec ça, les schémas stratégiques sont un peu surprenants et les ancres jamais rangées très loin... Elles sauvent parfois de la marche arrière !

Grâce à un bon départ, Novedia Group-SET Environnement se porte rapidement en tête des 18 Class 40 qui participent à la Transat. Le vent d'Est se renforce gentiment autour des 15 noeuds. Aux instruments, tout va bien Les instruments indiquent 1,50 mètre d'eau sous la coque et le virement est prêt... Mais, devant l'étrave, un long caillou immergé, invisible... Photo © Google Earth

Dans la nuit, nous accentuons notre avance. Au matin du deuxième jour de course, nous menons d'une dizaine de milles. Un peu plus loin, sur la rive Sud, la marque de Rimouski nous attend. Notre Class 40 avance super bien et j'en suis ravi.

Le sondeur marque zéro. Un rocher.

Un peu avant 8 heures, c'est moi qui me trouve à la barre. Nous navigons dans le jusant, bâbord amure vers la pointe est de l'île aux Lièvres. Ça ne passe pas et nous sommes prêts pour le virement. Tout a déjà été matossé en tribord et les transferts de ballasts sont OK. J'ai les yeux sur le sondeur : il indique 1,50 mètres d'eau sous la quille.

Saint-Laurent
et navigation dans le jus
12 600 mètres cubes par seconde. Tel est le débit moyen - monstrueux - du Saint-Laurent ! Pour repère, celui de la Seine est de 563 mètres cubes par seconde. Le fleuve canadien, alimenté par les grands lacs américains, draine en effet 25 % de l'eau douce mondiale. Alors, du jus, il y en a ! En moyenne, deux noeuds, se changeant facilement en trois lorsqu'une île vient perturber le cours de l'eau et que se développe un effet Venturi.
S'ajoute à ça un phénomène de marée hérité de l'Atlantique, avec inversion de courant... Ou plus précisément, une combinaison complexe des deux flux : celui du fleuve et celui de l'Atlantique. À marée descendante, les deux phénomènes s'ajoutent. À marée montante, par contre, ils s'opposent, s'annulant dans certaines zones, s'influençant et se perturbant dans d'autres.

Nous sommes proches de la côte et la visibilité est rendue vraiment mauvaise par le brouillard.

Sur l'écran, le fond remonte clairement. J'ai les yeux dessus. Rivés dessus. D'une seconde à l'autre, je vais pousser ma barre, alors je presse l'équipage.

Mais, l'instant suivant, le bateau touche à deux reprises ! Le fond est brutalement remonté ! J'essaye malgré tout d'envoyer le virement en catastrophe... Trop tard !

Le sondeur marque zéro. Un rocher. 47°55.87 N et 69°40.98 W. Novedia est dessus. Impossible de faire bouger le bateau, de le décaler ni de le faire repartir. J'enfile ma combinaison TPS à toute allure et me jette à l'eau. On a posé l'ancre lourde sur deux pare-battage attachés ensemble et j'entreprends d'aller la mouiller le plus loin possible à l'avant du bateau. Un phoque me jette un oeil narquois... Il doit forcément se demander ce que j'essaie de faire, là, avec ma cagoule rouge. Simple : en tirant sur la chaine, nous espérons encore pouvoir nous dégager.

Un sale bruit de déchirure nous alerte.

Hélas, cette ultime tentative ne donne rien. En dix minutes, en pleine marée descendante, l'affaire est réglée. Nous devons affaler les voiles. Pitoyable : notre seule solution est maintenant d'attendre que la marée remette Novedia Group-SET Environnement à flot. Pas d'autre solution. Notre hébétude est totale, mais aucun d'entre nous n'a ne serait-ce que l'intention d'abandonner la course.

L'équipage met pied à terre pour contrôler que le bateau se pose dans les meilleures conditions possibles. Par chance, notre rocher est plat et il n'y a pas de clapot. Nous parons le flanc tribord avec tout ce qui est à notre portée : les bouées fer à cheval, les pare-battage, le plancher du bateau. Nous démontons même le safran tribord pour ne pas qu'il s'abîme.

Attention à la marche ! En se retirant, l'eau a découvert une marche de laquelle il ne fallait surtout pas tomber. Photo © Alexandre Piquel Quelques minutes plus tard, l'étrave ne flotte plus. Un sale bruit de déchirure nous alerte. Le bateau menace de basculer sur l'avant et de s'écraser sur le nez de sa marche rocheuse. La peau extérieure de la coque est déjà en train de morfler. Il n'y a pas une seconde à perdre si l'on veut éviter de définitivement crever la bordée tribord ! Je retourne à l'eau pour planter le tangon à la verticale, au niveau du bout dehors. J'y noue l'amure de spi et Sam la winche depuis le cockpit, soulevant et soulageant ainsi l'étrave.

Une heure et demie plus tard, la marée s'est enfin renversée et il n'y a plus qu'à... attendre encore trois ou quatre heures qu'elle remonte. Les concurrents nous passent, inévitablement. Nous essayons de nous reposer et en profitons pour préparer notre <plan d'action> pour revenir au contact : il nous restera quand même plus de 2700 milles à parcourir pour arriver à Saint-Malo !

Pom monte aux drisses sur tribord pour augmenter la gîte.

Autour de 16 heures, l'eau est enfin revenue et le bateau flotte pratiquement. Pom monte aux drisses sur tribord pour augmenter la gîte et diminuer ainsi notre tirant d'eau. On pend à sa suite toutes les réserves d'eau du bord, mais c'est encore juste. Il faudra encore le poids des voiles que nous hissons enfin.

Les deux points à retenir

Bande de gourmands ! Etant données les conditions de brouillard et sachant que la marée descendait, l'équipage aurait dû assurer la manoeuvre et virer plus tôt !

Levez le nez ! Bien sûr, il y avait ce brouillard matinal... Mais le GPS ne garantit pas à 100 % une navigation en toute sécurité. Garder un oeil sur l'extérieur paraît tout de même plus sage.

16 heures 30. Le Class 40 se dégage du rocher, enfin redressé par la marée ! Nous repartons au près avec un ris dans la grand voile... La perspective d'être de retour dans la course efface rapidement l'immense déconvenue qui nous a habités pendant plus de onze heures. Nous n'avons que 56 milles de retard sur la flotte.

Abasourdi par notre mésaventure, l'équipage n'en est pas moins resté soudé... et nous sommes assez fiers de nous en être sorti seuls. Le lendemain matin, nous doublons enfin Rimouski ! Nous avons la chance que seul le bulbe ait été cabossé pendant l'échouage. L'étrave ne souffre finalement que de quelques éraflures et le bateau, lui, est intact et toujours aussi rapide. En une journée, nous revenons au contact de la flotte. La nuit suivante, le vent tombe, le paquet se resserre et nous retrouvons la tête de la course dès la bouée Gaspé. À l'aube, nous sommes premiers ! Incroyable !

La régate est très serrée jusqu'à Terre-Neuve. Après une grande traversée au coude à coude avec Halvard Mabire, Oliver Krauss et Giovani Soldini, nous terminons troisièmes à Saint-Malo, cinquante minutes derrière les autres. Sacrée transat !

Echouement : les bons réflexes
Deux manœuvres pour se déséchouer Deux possibilités pour se déséchouer. Photo © François Chevalier . Pour se dégager, tant qu'il n'est pas trop tard.
- Faites gîter le bateau au maximum, de manière à diminuer le tirant d'eau. Avec le risque, néanmoins, d'endommager le gréement, vous pouvez faire porter l'ancre au bout d'une drisse.
- Réglez les voiles, lancez le moteur pour bénéficier de la puissance maximale.
- Portez le mouillage loin du bateau pour vous en servir de point de halage.

. Pour <réussir> l'échouement, l'essentiel est de protéger la coque du mieux possible avant que celle-ci ne se soit définitivement posée.
- Utilisez tout ce qui est possible : bouées, pare-battage, planchers, matelas, coussins, sacs à voile, gilets de sauvetage...
- Amarrez chacun des éléments au niveau des points d'appui de la coque sur le sol.
- Tendez des aussières pour équilibrer le bateau s'il y a un risque qu'il bascule.
- Du moment de la marée où a eu lieu l'échouement dépend votre réussite. Déposé en fin de marée haute, pas exemple, vous croiserez les doigts pour que la prochaine eau monte suffisamment pour vous remettre à flot.
- La nature du fond et l'état de la mer détermineront pour beaucoup vos chances de déséchouer sans trop de dommages. Avec un clapot de 30 centimètres et un fond irrégulier, le pronostic est hélas plus que réservé...

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